les voyages de gulliver

Chronique réalisée pour l'émission "Seuls Contre tout" n°4 sur radio panik.

Tout le monde connaît, ou du moins pense connaître, les voyages de Gulliver. Mais pourtant, derrière une innocente apparence de conte pour enfants se cache en vérité un savant mélange entre un pamphlet satirique hautement subversif & une précoce tentative de science fiction. Une pièce maîtresse indispensable à la librairie libertaire-populiste du citoyen concerné d'aujourd'hui.

Censuré à sa sortie, maintes fois repris, détourné, réécrit, même par ses premiers traducteurs, il offre au lecteur l'occasion de goûter au regard si particulier du voyageur immaginaire, conjointement anthropologue de l'autre et de soi.

Bien sur, comme le disait Nicolas Bouvier, "on croît qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait..."

Genèse: la crise, encore et toujours

Le livre est écrit en 1721, à la suite d'un krach boursier, un des premier de l'histoire de la spéculation économique, connu sous un nom pour le moins poétique: "la bulle des mers du sud". Je vous épargne les détails pourtant passionnants expliquant ce premier krach boursier historique, mêlant gouvernements ruinés, rachat et échanges de dettes souveraines, conversion de dettes en titres d'actions, spéculations et corruptions diverses, qui constituent encore les ingrédients essentiels des récits d'aventure d'ajourd'hui.

Le fait est que Johnathan Swift en fut victime de ce krach, ayant acheté comme tant d'autres des actions de la Compagnie des mers du sud, il voit passer son cours boursier de 128 à 1050 livres en quelques mois, pour s’effondrer ensuite encore plus rapidement

Il écrit les voyages de Gulliver un an plus tard, après avoir publié un cours poème sur le sujet (the Bubble). Quatre voyages, et autant d'occasion de jeter un nouveau regard critique sur son propre monde.

1er & second voyages: Lilliput & Brobdingnag

Les deux premiers voyages, surtout, peuvent en effet être perçus comme une métaphore habile des effets de la spéculation, l'importance et le poids économique de certains individus changeant brutalement de proportions au sein de la société.

Naufragé à Lilliput, c'est Gulliver qui devient relativement d'une taille démesurée, et expérimente le gigantisme et la puissance: Les habitants font 15cm de haut et il en faut des centaines pour nourrir et habiller le voyageur. Il devient l'homme-montagne.

Trois cents cuisiniers préparaient mes repas dans des baraques construites autour de ma maison, où ils logeaient eux et leurs familles, et ils étaient chargés de me fournir deux plats à chaque service. Je prenais une vingtaine de laquais et les placais sur ma table; une centaine de leurs camarades se tenaient en bas, les uns apportant les mets, les autres le vin et les liqueurs sur leurs épaules ; et ceux qui étaient sur la table déchargeaient les porteurs de ces objets à mesure que j'en avais besoin, en se servant d'une sorte de poulie.

Tout un pays asservi à la satisfaction des besoin d'un seul, voila qui ne va pas sans me rappeler notre quotidienne rupture entre pauvres et nantis, entre travailleurs du sud et consommateurs du nord... Car les décisions de nos géants ont aussi un impact à leur mesure sur les centaines de vies qui courent à leurs pieds, et c'est à grand peine que nos hommes-montagnes contemporains doivent s'efforcent, lors de leurs déambulations innocentes, de ne pas (trop) écraser avec leur empreinte écologique quelques minuscules dont l'insignifiance frôle l'invisibilité.

Le second voyage, à Brobdingnag, est à peu près le miroir du premier, et c'est Gulliver cette fois le minuscule, jouet dans les mains d'un enfant dont les voisins apprécient le spectacle.

Gulliver ne réussira à vivre ni dans l'une ni dans l'autre de ces sociétés démesurées, et ce malgré les bonnes dispositions du personnage, à savoir un goût certain de l'autre, des aptitudes prononcées pour l'apprentissage des langues étrangères, et un regard sans a priori pour les sociétés qu'il visite.

Car derrière ces deux premiers voyages, cette question, bien actuelle, posée en filigrane par l'auteur: Peut t'on encore faire société lorsque les différences de proportions sont au delà de toute comparaison? Faire société_,_ n'est ce pas justement faire commune mesure dans l'altérité?

3eme voyage: Laputa

Dans ce voyage, Gulliver se retrouve naufragé dans une nation dirigée par des inventeurs, savants et philosophes spéculateurs. Les nobles savants sont rassemblés dans une île flottante gigantesque, capable d'écraser une ville entière en cas de rébellion, et qu'ils ne quittent que pour mettre en pratique l'une ou l'autre invention dans le petit peuple. Ils ont toujours un œil vers le haut et un autre vers le bas afin de s'assurer que la terre ne va pas être percuté par une comète et sont tellement plongés dans leurs recherches et spéculations qu'il devient nécessaire pour chacun d'entretenir des valets frappeurs, chargés de donner une petite tape à leurs maîtres (on dirait aujourd'hui un poke) pour les rappeler à la réalité et éviter qu'ils ne se laissent aller à penser, ce qui empêche toute discussion.

Tout les projets sont bons à prendre, et les frontières entre science économie, politique et magie sont ténues: l'un veux tirer l'énergie solaire du concombre, l'autre transformer les défécations humaines en aliments, d'autres encore améliorer les moulins avec des machines, cultiver sans effort, ou encore tisser des vêtements en toile d'araignée. Tout cela me rappelle quelque chose...

Une branche de l'académie s'évertue même à la science politique. De la démence pour Gulliver.

Ces pauvres insensés formaient des plans pour persuader aux rois de choisir leurs favoris parmi les plus sages, les plus capables, les plus vertueux; ils voulaient aussi enseigner aux ministres à considérer seulement le bien public, à récompenser le mérite, le savoir, l'habileté et les services éminents rendus à l'État : ils prétendaient montrer encore aux princes que leur intérêt et celui de leur peuple reposaient sur la même base, et qu'ils ne devaient confier les emplois publics qu'à des personnes douées des qualités convenables pour les remplir; enfin ils rêvaient à beaucoup d'autres chimères impossibles à réaliser, et qui n'étaient jamais venues à l'esprit de personne.

S'en suit divers procédés comme de diviser en deux le cerveau des opposants politiques pour les réunir ensuite en deux personnes équilibrées, ou le droit de frapper ses élus lorsqu'ils nous parlent pour petit à petit en rectifier la droiture.

Le résultat de toutes ces sciences c'est que, à force d'inventions, de remises en question, de changements de paradigme, la société est ... en ruine. Des chantiers perdus s'élèvent un peu partout, les maisons sont tordues et les gens sont mal nourris et vétus. Car si les anciennes méthodes sont méprisées et rétrogrades, les nouvelles malheureusement ne marchent pas encore ou plutôt finalement pas.

L'ensemble forme un tableau plutôt acide de la science et de l'impérialisme du progrès de l'époque, à vrai dire en pleine ébullition car début 1700 les anciennes vérités se fissurent de partout. L'église vient de reconnaitre son erreur pour Gallilée et, sur la 20aine d'années qui précèdent l'écriture du roman, on inocule pour la première fois la variole à des enfants pour les prémunir, invente une machine à écrire, l'impression couleur, un stylo, des précoces machines à vapeur, des machines hydrauliques, la fonte au coke, des ballons volants, des thermomètres à mercure, des cloches à plongée, on applique les mathématiques à l'économie, à la lumière, à la pression, le tout intercalé de découvertes effrayantes sur l'univers, avec des comètes qui nous frôlent, un soleil qui refroidi, les étoiles qui bougent et l'on crée des académies à tour de bras, et chacun d'y aller de son petit laboratoire pour participer à cette grande effusion créative ou prévenir de futurs dangers.

Une situation, encore une fois qui ne va pas sans rappeler la nôtre, 300 ans plus tard.

Vous savez ce premier décalage, sommes toute assez scientifique, ou philosophique, c'est la même chose, ce premier petit doute qui s'installe dans un coin du cerveau, sur notre travail, notre place ici, à quoi je participe, le sens à mettre derrière tous ça, ou simplement même lors de petit geste de consommation courante, j'achète un légume mais derrière, une montagne de conséquences, de souffrances et alors il gonfle ce petit doute, s'insinue, grandi, contamine, fomente, et finalement ébranle si bien l'ensemble de l'édifice que plus rien ne semble valable ou possible, tout est à refaire, tout est à réinventer (pourtant il n'y a pas de travail paraît t'il).

Peu sont épargnés, le doute dans nos sociétés serait même redevenu endémique, bonne chose ma foi, et la science académique et populaire de s'y engouffrer pour tenter de le combler en partie par toute sortes de procédés, qui par l'expérience, qui par l'industrie, qui par l'éducation.

Gulliver lui même ne serait pas déçu d'un retour à Laputa, avec des imprimantes à béton pour faire les maisons en série, le yaourt minceur bourrés de ferments qui font grossir, et nos burger de cellules souches qui poussent dans l'assiette.

Aimer la science au temps de l'écologie n'est pourtant plus chose facile. L'on ne peut plus si clairement s'émerveiller de ses progrès depuis qu'ils se sont montrés après coup si dangereux, si destructeurs, et pourtant elle continue à courir plus vite que jamais, en réussissant parfois encore pour quelques temps de se fracasser sur l'impitoyable mur du réel ou de l'humain.

Pour ma part cette science, je l'aime, pas seulement la grande science, celle des accélérateurs de particules et des centrales nucléaires, mais aussi cette science de tout les jours, qui nous fait chercher le sens et la vérité. J'espère juste qu'elle se rappelle l'humilité, et évite d'écraser au passage, avec ses grands pieds, trop de nos minuscules.

Conclusion

Mieux qu'une conclusion, l'Epitaphe gravé sur la tombe de Swift:

« Ici repose la dépouille de Jonathan Swift, D.D., doyen de cette cathédrale, qui désormais n'aura plus le cœur déchiré par l'indignation farouche. Va ton chemin, voyageur, et imite si tu le peux l'homme qui défendit la liberté envers et contre tout. »
« Here is laid the body of Jonathan Swift, Doctor of Divinity, Dean of this cathedral Church, Where fierce indignation can no longer Rend is heart.
Go, traveller, and imitate if you can This earnest and dedicated Champion of Liberty »

Annexes

Histoire des sciences

Sources

  1. Film - 1902 - Georges Mélies
  2. Les voyages de Gulliver sur Wikipedia
  3. Une modeste proposition de J Swift

  4. The Bubble 1721

  5. Les voyages de Gulliver, le texte complet, sur google Books