Le printemps belge n'aura pas lieu

Mr Laron
Modifié le: 22 novembre 2013

Cette année 2011, j'y avait cru.
Sur la méditerranée, notre berceau civilisationnel, soufflait un vent inattendu et rafraîchissant, celui d'une saine agitation populaire, pour ne pas dire populiste, ou mieux, dégagiste, pour reprendre le terme du collectif manifestement.

Dans mon infinie naiveté, j'ai cru que ce vent soufflerais suffisament fort pour parvenir jusqu'ici et réchauffer notre humaine inclination au changement pour le mieux.

Naif je fus, naif je suis, naif je serai.
Cette année 2011, alors que la fabrique du révolu semblait en plein essort de par le monde, la Belgique ne m'a finalement jamais semblé aussi immobile, inerte, stationnaire, figée, alergique à la remise en question.

Loin d'atteindre les dizaines de milliers de personnes rassemblées qui par l'indignation en Espagne et en Grèce, qui par le dégagisme en Égypte et en Tunisie, s'est au final mobilisée ici une poignée de squatteur de placettes.

Suffisamment nombreux pour occuper temporairement les lieux, ils ne furent en revanche pas assez en force pour contenir ses habitants traditionnels, bientôt nommés les "crevards", qui sabotait toute tentative d'assemblée populaire par de longs discours gueulards et assoiffés.
Je ne leur jette pas la pierre à ces indignés, et pourtant tout le monde l'a fait, impressionnant la quantité de discours hostile à leur égard que l'on pouvait lire ou entendre de tout coté. Simplement trop peu, trop jeunes, trop dans le "il faudrais" plus que dans le "je vais" ou "je veux", trop peu représentatifs de la richesse culturelle et intellectuelle pourtant bien présente par ici: bref la sauce n'a pas pris.

Passés ces naifs espoirs de goûter nous aussi au "révolu", il a bien fallu déchanter: la Belgique est en soi un puissant dispositif antirévolutionnaire qui ne s'aborde ou se saborde pas à la légère, et le printemps belge n'aura pas lieu de sitôt.

Déja, comment un vent nouveau viendrais t'il d'ici. La belgique est un pays frontière, un pays-confins. Bâti sur les limites d'empires structurés, puissants et rayonnants pour temporiser (sans succès d'ailleurs) leur velléités guerrières ou à défaut leur servir de champ de bataille ou d'espace de transit. Un pays de propriétaires en plus (+ de 65%), bourgeois et conservateur donc par nature, pays en outre dénué de centre, d'unité, d'identité,ce qui est plaisant par ailleurs mais qui ne nous aide pas à porter ensemble le neuf et le changement.

De plus, en admettant même que le souffle vienne d'ailleurs, notre pays à de nombreux outils pour casser n'importe quel mouvement unifié vers le changement:

L'image qu'il a de lui même d'abord, car un premier élément antirévolutionnaire proprement belge, c'est sa sois disante bouffonnerie et ... son fameux surréalisme, ou plutôt ce qu'il est devenu...

Bien qu'autrefois révolutionnaire, l'idée surréaliste n'est plus aujourd'hui qu'une image, une coquille vide, un élément parmi d'autre du dispositif de marketing national bien utile pour se donner une image à l'étranger et vendre ensuite de la grand place, de l'acier, des médicaments ou des armes.

Haaaa, ce belge tellement bouffon, gras et comique, que l'on invite pour son étonnante capacité à oser péter bruyamment à table ou lancer des tartes à la crème.
Haaa! Deux ans sans gouvernement, plus que l'Irak, comme c'est surréaliste, comme c'est drôle.

Heuuu, ce ne serait pas plutôt pathétique? Et cet héritage historique n'est t'il pas devenu dommageable voire dangereux? N'est t'il pas fortement castrateur depuis qu'il permet d'évincer du réel les pensées qui roulent en arrière, et par extension les discours authentiquements révolutionnaires? Le manifeste du dégagisme a en tout cas le plus grand mal à se détacher de cette étiquette stérilisante qu'on s'efforce de lui coller...

Passons à une autre arme belge de destruction massive de toute confrontation d'opinion: la pédagogie. Que ce soit en politique ou dans les débats de nos médias nationaux, tout est déployé pour transformer des opinions divergentes en questions d'expertise et d'ignorance, nécessitant un effort de pédagogie pour que le grand public quitte ses préjugés. Le nucléaire par exemple, est fondamentalement une question morale. Le risque existe toujours, et dans ce cas, celui ci est incommensurable. La question est donc faut t'il prendre ce risque incommensurable ou pas. Mais il nous est systématiquement présenté sur le plan de l'information au public: possibilité de remplacer par le renouvelable, risque liés aux évènements extraordinaires etc...
Autre exemple, les vaccins. Jeudi dernier, le forum de midi sur la première se proposait de mener le débat, mais autour de la table trois médecins convaincus et finalement une heure de bourrage de crâne pour nous convaincre des bienfaits de la vaccination et dénoncer l'ignorance et l'incivisme de ceux qui osent la questionner (et qui en plus ne sont pas médecins). Un vaccin est pourtant un médicament qui comporte sans aucun doute des risques et des bénéfices, et fait l'objet d'enjeux économiques et donc d'un lobby pharmaceutique. Mais l'on fait tout pour résumer le problème à une question de bonne information du public... Exit la morale, exit l'opinion.
En politique également, il est surprenant d'entendre à quel point l'on place systématiquement le débat sur un problème de pédagogie et d'information du public, plutot que sur une question de valeurs, de vision, de projet...

Enfin, dernier élément de notre dispositif anti révolutionnaire: notre nationale propension à la complexité et à la division.

Peut-être l'avez vous remarqués mais les devises nationales sont souvent une énonciation précise des faiblesses locales, des problèmes insolubles qui empoisonneront le pays pour longtemps, de la difficulté historique du pays. Si "l'union fait la force" est l'idéal, "la division fait la force" est la réalité. L'union fait la force, ou plutôt "l'ognion fait la farce", et la Belgique avec ses multiples pelures laisserait pantois n'importe quel révolutionnaire. Qui doit t'on renverser au juste? Qui faut t'il dégager? Face à la force simple et efficace d'un "Ben Ali dégage", nous aurions dû pour notre part établir un long listing: Reynders dégage, Di rupo dégage, Onckelinks dégage, Milquet dégage, Michel dégage, ... et c'est sans nommer les élus flamands, les régions, les communautés, les communes, les provinces et ce bon vieux Albert II.

Pourtant, ce n'était pas l'envie qui manque, après deux ans à voir la même vielle clique nous abreuver de faux problèmes communautaires, de discours médiocres, sans fond, sans visions, souvent pompés aux français d'ailleurs, nous aurions eu assez de matière pour construire une puissante aspiration dégagiste, mais c'est justement une autre force inertielle de notre pays, le flou et le mou des projets de nos gouvernants.

Car se réunir pour se débarrasser d'un troupeau déstructuré qui ne fait rien n'est pas aussi simple, pour peu que ce le soit, que de faire tomber un homme qui fait tout, et si en plus ce troupeau ne nous présente aucun projet concret, comment alors construire un "contre" ou un "autre" assez naif et simpliste pour nous rassembler?

Bref, on est finalement plus dépourvus face à la médiocrité que face à la conviction ou la violence.