La distance

Mr Laron
Chronique SCT Juin 2013
Modifié le: 21 novembre 2013

Nous approchons en ce mois de juin de nos grandes migrations annuelles. A nul autre moment nous n'avons, dans nos sociétés, autant besoin d'établir vis à vis de notre quotidien une distance que l'on veux salvatrice, épurante, le moment privilégié du grand nettoyage saisonnier de notre cerveau encombré par les souci et les obligations du rythme contemporain.

Or, pour ce nettoyage mental de l'été, il faut comme pour tout grand nettoyage, de la chaleur, de l'eau, de l'air, du vent, tout les ingrédients de la haute montagne ou de la mer, et voila les mêmes images répétées à l'envi dans les magazines: plages de sables chaud et bateaux bien sur, car la mer reste le maître mythe de l'autre lieu et l'île sa concrétisation la plus parfaite. Juste a coté, la montagne bien sur, son alterégo vertical, avec ses cathédrales de pierres et d'arbres que nous pourrons franchir, gravir ou contempler. Temples à visiter. Pirogues sur l'eau. Légumes colorés.

Dans ces images, la plupart du temps, il n'y a personne, sur ces terres, aucun peuples.

Le touriste est un costume, celui de l'homo économicus par exellence, roi momentané d'un univers à deux dimensions, prenant et consommant ce qui arrive à sa portée grâce à la discrète agitation d'un florilège de serviteurs bien identifiables, eux aussi, par leur costume. Glorifié, recherché, convoité, choyé, aimé alors bien qu'il est en même temps quasi unanimement méprisé, autant par ses propres représentants que par ceux qui se défendent d'en faire partie, et d'ailleurs même par ceux qui chaque année les attendent en astiquant les décors de pacotille qu'il est impératif de rafraîchir chaque année pour la grande représentation de l'été.

Un roi dont la morale ne s'offusque pas de cette esclavagisme diffus, collectivement orchestré duquel il goûte temporairement les privilèges. Il se sait contributeur économique, consommateur, consommacteur, acteur, acte citoyen en ces heures de crises que de reprendre un bon morito. Acteur aussi car ce n'est qu'un jeu, et à la rentrée le rideau devra tomber et il reprendra lui aussi son costume servile. Un roi consommateur à consommer le temps d'un été, car il n'y a pas d'autres travail possible par ici, ou le temps est trop clément et la nature trop généreuse pour qu'une autre activité économique plus productive ne soit réellement envisageable.

Mais le mot touriste ne nomme pas tant une fraction de la population bien définie, qu'un costume que nous sommes tous susceptible d'enfiler à un moment ou l'autre, de gré pour certains, bien sur, mais parfois aussi de force, car aujourd'hui, il est de fait devenu assez difficile de voyager sans lui. Partout, le touriste-roi à transformé le traditionnel rapport hospitalier en un rapport de pouvoir commercial dont nous sommes tous, bien malgré nous, devenu des acteurs forcés lors de nos déplacements à l'étranger. L'Ailleurs, tout comme l'Autre sont des objets de consommation, et c'est désormais un rude défi tant de ne pas consommer les lieux et les habitants des espaces que l'on traverse que de ne pas être soi même un objet de consommation pour les autres à l'étranger.

La question est alors, comment aujourd'hui pouvons nous encore réellement "voyager" en refusant ce costume grotesque dont la mythologie nationale capitaliste entend toujours nous habiller?

Voyager, c'est a dire non plus chercher à franchir, voire s'affranchir de l'irréductible distance tant physique que culturelle qui nous sépare de l'autre, mais plutôt justement pratiquer cette voie, chercher les moyens d'en comprendre et parcourir à loisir l'étendue, d'en explorer les recoins avec bienveillance et curiosité, et de tisser sur toute sa longueur des liens comme autant de passerelles hospitalières propres à permettre entre les peuples une certaine compréhension.

Comment refuser ce costume, si collant à la peau? Comment réapprendre à voyager nu?

Abandonnons l'avion déja, cette téléportation primitive qui nous dépose ou l'on va dans le même état, quoiqu'un brin plus fatigué, que celui dans lequel on était au départ, avec tout nos vieux vêtements, le meilleur moyen de ne pas voyager en somme. L'abolition de la distance. Refuser l'avion déja nous fais entrevoir un monde aux formes et aux dimensions complètements nouvelles. Un monde qui à repris des couleurs, avec des mers, des déserts, des montagnes, des cols, des tunnels, des voie ferrées parfois, ou des lignes de ferrys...

A travers ce refus, une nouvelle distance s'installe entre nous et le monde et avec elle des chemins plus ou moins tracés, des étapes, des temps d'attente, des changements de langues, de monnaie, de moyen de transport. Un monde avec des gens, des architectures, des routes et des frontières.

En train, je suis encore relativement bien "habillé", protégé du monde extérieur. Le pays déroule ses paysages successifs. Clignotés par les caténaires, ils ont tout du cinéma muet, invitation à la contemplation passive. D'autant que le train à souvent le bon gout de passer de l'autre coté des maisons et de nous présenter, contrairement à la façade, le visage qui ne ment pas: annexes broleuses, tricycles en plastiques, vêtements qui sèches, chefs d’œuvres de l'art baraki. Le spectacle est souvent fascinant.

Dans le wagon ou j'écris quelques notes, quelques uns caressent tendrement leur GSM, trois lisent un livre ou un journal, mais nous sommes bien la moitié des passager à rêvasser paisiblement sans rien faire, le regard perdu dans les écrans géants qui nous entourent de partout.

Mais le train c'est cher, et pour les autres, il y a le car... le même genre de trajets mais déja un tout autre public, avec des familles lourdement bagagées de grands sacs en plastiques, ces bons vieux sacs à dos que l'on revois avec plaisir (en train ce ne sont plus que des valises à roulettes)... des étapes sur de vieux parkings ou pompes à essence éclairées au sodium et des contrôles d'identité. Le car, c'est le train des pauvres, en car, les frontières européennes existent encore bien.

Je remonte d'Espagne pour Bruxelles. Je suis seul, en déambulation depuis plusieurs jours. Nous nous arrêtons en pleine nuit en plein no mans land et trois douaniers montent. Ils parlent français, examinent nos papier un par un mais pour un des passager il y a un problème. Il à bien tendu plusieurs papiers au douanier mais il ne semble pas avoir les bons. Il semble surpris. Il ne parle pas français, alors le douanier commence à se foutre de sa gueule et à nous prendre à parti. "Alors, ca n'a pas ses papiers et en prime ca ne parle pas français" nous dit t'il... quel connard. Et le petit asiatique de descendre du bus encadré par ces trois imbéciles à l'esprit épais et goudronné. Le car ne l'attend pas. Nous repartons sans lui. Peut-être à t'il juste présenté son billet mais personne ne parlait sa langue pour l'aider.

Le migrant est comme le touriste un autre costume dont on nous afflube. L'interstice est étroit lorsque, portés par notre légitime besoin d'exercer notre irréductible liberté de mouvement l'on se retrouve confronté conjointement d'une part à l'immense succès mondial du tourisme, avec son anoblissement en tant que modèle économique en soi et d'autre part à l'invention du sans papier au fur et à mesure que s'établissaient physiquement des frontières là ou l'on trouvait avant de larges, paisibles et perméables confins. (Une conséquence désastreuse de l'invention de l'impôt, et de l'arrivée trop tardive du dégradé dans le plumier des géographes.)

Dans un train local de Gène à Nice, pendant l’ébullition du printemps tunisien, la France réenvisage de fermer ses frontières. Un homme basané est assis a coté de nous. Il sera contrôlé 5 fois sur un trajet de quelques dizaine de kilomètres alors que l'on nous regarde à peine. Le pauvre homme était pourtant français. Le contrôle frontalier est un espace administratif ou l'on applique sans aucune sorte de scrupule la discrimination sélective à la gueule du client: l'on contrôle le car plus que le train, le pauvre plus que le riche, le fonçé plus que le pâle, le tout sans présomption d’innocence, sans même un peu de politesse.

Les dimensions du monde vécu par les migrants sont encore bien plus vastes que celle d'un monde parcouru à pied. Ce sont celle d'un monde parcouru sans se faire remarquer, sans papiers, sans argents, avec collé à la peau le costume de l'illégalité.

Je repense à Michaelis. Comme de nombreux albanais, il avait décidé un jour de venir en Grèce pour y trouver du travail et lorsque nous nous sommes rencontrés il était occupé plus de 10 heures par jour à tailler des pierres de granite rose pour construire le mur d'enceinte d'une villa grecque, au sud du Péloponnèse. Il faut imaginer un mur immense, de 40 à 50 cm d'épaisseur, courant sur une centaine de mètres pour reprendre les terres d'une future terrasse en béton qui serait probablement coulée plus tard, par d'autres immigrés albanais. Un authentique travail de prisonnier sous un soleil de plomb, mais dans le Péloponese, en 2008, les sans papiers albanais sont les seuls à visiblement travailler.

Michaelis était venu à pied d'albanie. A l'époque ou je découvrais avec surprise que l'on peut traverser sans vraiment de peine l'Europe avec comme seul équipement un vélo, une tente et un réchaud à bois l'idée de voyager a pied me semblait démesurée. Plus de 800 kilometres à pied. Un mois de marche. Il l'avait depuis refait plusieurs fois, aucun problème finalement une fois le chemin connu. Pas d'auto-stop, trop dangereux. Seul, a pieds, et chaque kilométre à parcourrir, soit aujoud'hui, soit demain.

A pied comme à vélo, on est vraiment nu. On est confronté aux chien errants, au climat, et on dépend pour se loger des friches, bas cotés, les oubliés de la gestion immobilière, délaissés du paysage... ce que le paysagiste Gilles clément à nommé le Tiers paysage. Relativement rare en Belgique, heureusement plus abondants au fur et à mesure que l'on s'éloigne du centre industrieux du capitalisme européen il constitue la seule chance de trouver un endroit planqué pour dormir et installer son camp pour une nuit. A vélo, bien qu'on va finalement assez vite, on garde le temps de s'adapter aux changements de culture, d’apprendre quelques mots de la langue du pays qu'on traverse pour se débrouiller un peu au moment de la sortie. La ville, la mer et le col de montagne, font office de ponctuation entre les espaces traversé et l'on sent bien que d'une vallée à l'autre, l'esprit à petit à petit subtilement changé.

On rencontre beaucoup de monde, car souvent l'on porte avec soi les désirs de voyages de ceux qui vous offrent l'hospitalité. On reçois beaucoup de cadeaux. On se surprend à parler pendant des heures avec des personnes avec qui on n'a pourtant aucune langue commune, mais il y a heureusement les gestes.

On découvre avec surprise que la tradition de l'hospitalité est encore forte en de nombreux endroits. Les voyageurs libres sont présent partout aussi. Mais tout deux sont discrets.

Dans le rapport hospitalier, l'hôte est tout à la fois celui qui est reçu et celui qui reçois. Un même mot pour ce qui semblerais a première vue être deux gestes distinct: accueillir et être accueilli, mais il faut également à l'arrivant accepter l'autre pour s'en rester sereinement chez lui. Puis on apporte toujours quelque chose avec soi, quelques épices, l'hospitalité est un double geste, et pas besoin de rois pour jouer au serviteur, si l'on se sert mutuellement.

Parfois on rencontre aussi d'autres voyageurs avec des chasubles et des couvertures et des brols accroché au Guidon. Christos était de ceux la. En plein nulle part, sur une petite terrasse de café, un vélo qui ressemble au nôtre. En un tour de regard, son possesseur est vite repéré. On voit bien qu'il voyage depuis longtemps, grande barbe blanche, bierre allemande posée sur la table, un peu hirsute, un peu sale, le costume du SDF en somme, le vélo en plus. Christos voyage en fait depuis 15 ans. Il est flamand, de Maline si je me souviens bien. Il promène avec lui une pile de cahiers dans lesquels il collectionne les tampons administratifs des communes qu'il traverse. Pour le livre des records dit il. Il en a des milliers. Il commence à être connu dans le coin, passera bientôt à la télévision locale, cherche une femme pour voyager en sa compagnie. Il a l'air heureux. Un SDF du sud avec un vélo.

Serais-ce nous aussi le costume avec lequel nous nous sommes finalement vêtus pour passer inaperçu? Notre peau s'est tannée par le soleil, nos vêtements se sont rapiécés, notre maison empoussiérée tiens avec quelques élastiques sur son cadre à roulette... il a fallu, pour cela, parcourrir des kilomeres... mais finalement ce costume la est assez seyant...

En guise de conclusion...

Distance, c'est toi que j'aime!

Il fut un temps ou l'on n'a pas estimé trop couteux pour la société que de prendre en charge l'ensemble de la population sur une, deux voire trois années pour que tout le monde apprenne à courir dans des pneus et tirer en l'air avec une carabine... j'aimerais donc suggérer à nos dirigeants fadasses en mal de solutions l'instauration d'un service nomade et déambulatoire tout dédié à la pratique conjointe du voyage, de la migration, et de l'hospitalité.