Les ordures c'est le père noel

Votre Amibe
Qualifier quelque chose de déchet, c'est effectuer une coupure artificielle dans la réalité, c'est interrompre fictivement les processus à l'œuvre dans l'univers, valoriser ce qui est en amont de cette césure et en disqualifier complètement l'aval. Le déchet est toujours relatif : il peut être le déchet, le résidu d'une activité, d'une phase du processus.
Publié le: 4 décembre 2005
Modifié le: 21 novembre 2013

Il est réjouissant que quelqu'un ait pris la peine d'écrire un article, remarquablement bien illustré, sur le réchaud burkinabais, afin de faire profiter nos concitoyens et néanmoins amis de cette technologie bien conviviale et sympathique. C'est pourquoi je salue l'initiative de Sim.

J'ai eu la chance, il y a plusieurs années, d'assister à l'arrivée en Europe de ce que je crois être le premier modèle importé (par un camarade), qui a inspiré l'article susdit, et d'avoir le loisir d'en confectionner un (bien moins soigné que celui de Simon) à cette occasion. Ma compagne et moi avions alors vécu avec bonheur une semaine de périple pédestre en Ardèche, en cuisinant exclusivement sur ce réchaud léger, peu encombrant, pratique, économique et écologique.

Nous avons tous été séduits par l'ingéniosité de la récupération des rebuts d'une technologie déjà sympathique, le vélo, remodelés dans un ustensile de convivialité. Cet objet de petite taille et de modeste valeur marchande, le réchaud burkinabais, traité ici avec les larges honneurs dus à un ambassadeur, est le digne représentant d'une industrie (au sens ancien d'activité habile et assidue) largement présente dans ce que l'on appelait encore naguère par ici le Tiers monde. Cette appellation désuète et disgracieuse manifeste d'ailleurs à merveille le cheminement qu'effectuent les matériaux que nous considérerons ici : tout d'abord valorisés dans le monde « occidentalisé » qui se dit premier, « déchéant » ensuite, afin d'y trouver une nouvelle vie, vers les ruines de l'éphémère deuxième monde socialiste ou en bout de course, le troisième et dernier des mondes, dévasté pour la prospérité des premiers, et qui représente bien, en quantité, un bon tiers de la planète.

Il y a là à la fois un trajet effectué par des ressources, une histoire « vécue » par des morceaux de matière arrachés à la terre, des transformations, la mobilisation et l'incorporation de génie humain dans cette matière, des questions de valeur ajoutée, retirée, mais aussi des hiérarchies, des relations de pouvoir, de dépendance, de prestige, de survie, d'envie, de lassitude, de renoncement, d'enthousiasme, d'indifférence, d'exclusion, de mépris. Le réchaud burkinabais, comme beaucoup de ces objets que nous pouvons rencontrer dans notre vie, peut nous servir de guide, par son histoire, pour explorer quelque portion du monde dans lequel nous vivons, pour peu que l'on accepte de le suivre et de l'écouter, ou plutôt de le lire. C'est qu'à même l'objet, on peut repérer une multitude de traces et d'indices de son parcours et des étapes qui l'ont jalonné. Habitués à lire des textes tels que celui-ci, relativement intéressants certes (du moins je l'espère) mais tant éloignés de l'empreinte de la réalité, puisque passés par le filtre d'une intentionnalité tellement appauvrissante, nous avons largement perdu l'art de lire et d'interpréter la multitude de traces pour la plupart non intentionnelles dont regorge notre environnement. Or il s'agit là du premier art de la lecture, de celui qui fut longtemps une question de survie - comme l'est souvent actuellement l'art secondaire de la lecture des textes : aujourd'hui et dans nos sociétés, la survie dépend largement de l'interprétation de l'intention d'autrui à travers les _signes_qu'il produit.

Bref, lisons à même notre sympathique réchaud la terrible histoire qu'il nous raconte. Comme je l'ai déjà suggéré, il s'agit de l'histoire d'une déchéance. Le mot renvoie à une chute, « déchet » renverrait également à « déchier », mais le mouvement reste le même. Il y a donc à la fois dévaluation, dégringolade sur une échelle de valeurs, régression, perte de dignité et d'authenticité (comme dans la chute d'Adam dans le péché, la chute platonicienne de l'âme céleste dans un corps matériel corruptible, la réincarnation dans un être « inférieur », ou le Verfallen chez Heidegger), abandon et retour à la terre. Dans des cultures comme les nôtres - à moins que cela soit un archétype universel, je ne sais pas - où le haut est valorisé par rapport au bas - songeons à l'orientation purement arbitraire et avantageuse pour nous des mappemondes et autres planisphères (essayez d'orienter une mappemonde avec le sud en haut et cherchez l'Europe, si si, essayez... c'est édifiant) -, tout mouvement d'abaissement est considéré comme non-souhaitable, à éviter et digne de mépris. Le haut, le ciel, lieu du divin, du bien, de l'esprit actif et omniscient, du pouvoir ordonnateur, de la puissance et de la perfection (dans la course des astres) jouit dans nos traditions judéo-hellénico-islamo-chrétiennes d'une préséance sur le sol, la terre, le substrat, la matière passive, la corruption, l'inertie, le mélange, l'aveuglement, le désordre et la soumission. Nous sommes encore largement tributaires d'un idéal de pureté céleste qui connote l'éternité et l'immuabilité.

Bref, j'insiste lourdement sur cette notion de valeur, d'évaluation qui, dans son sens ancien latin_valere_ signifiait de manière assez neutre le simple fait de se bien porter. Ceux qui ont fait un peu de latin se rappellent sans doute que l'expression vale !, correspondant à notre « salut ! », voulait dire « porte-toi bien ! » Lorsqu'on songe au lourd sens religieux qu'a pris l'innocent salut, bien loin du convivial souhait de bonne santé encore perceptible dans la formule italienne en usage lorsqu'on trinque, associé aux thèmes de la résurrection, de l'immortalité de l'âme, du péché, du Jugement, de la justification, de l'élection, de la piété, on ne peut que frémir en entendant la formule quotidienne. Tout aussi étonnant est le sens quasi exclusivement pécuniaire (et singulièrement boursier !) qu'a pris le mot « valeur » aujourd'hui, conjointement avec un sens moral bien affirmé. Détrompez-moi si ce sens de « valeurs » morales - à la fois comme « principes », « positions », « convictions » traduits en actes, en comportements (valeureux) - ne tend pas à devenir un tantinet ringard en ce qui concerne les individus (quelqu'un « qui a, défend ou vit des valeurs ») et ne glisse pas du côté des firmes commerciales (les très à la modes « valeurs d'entreprise »). Si l'entreprise marchande commence à monopoliser la notion de valeur, il y a, je crois, de quoi s'inquiéter, n'est-ce pas ?

J'espère en tout cas avoir rendu sensible le glissement sémantique du vocabulaire de la valeur, depuis la bonne santé, vers le salut de l'âme à travers une certaine moralité, enfin vers la santé économique et financière. Je ne sais si le tableau est totalement pertinent, mais je crois qu'il gagne à être médité. Je me permettrai juste de suggérer la connotation proprement morale qu'aurait pris l'argent dans notre histoire, passant à travers le filtre de l'association étonnante entre l'ascèse religieuse, l'efficacité économique et la puissance financière qu'incarnèrent successivement la vie des monastères chrétiens médiévaux, puis celle de certaines sectes protestantes principalement implantées aux États-Unis. Dans le cas de certaines morales extrêmes, ayant fortement influencé la mentalité américaine dont nous sommes largement tributaires, la prospérité financière était considérée comme indice de moralité, voire d'élection, et donc de salut dans l'au-delà. (Cf. Max Weber : _L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme_Ce point mériterait un traitement à part entière, que je n'entamerai pas ici.

Que l'on garde à l'esprit, pour ce qui nous occupe, la discrimination que s'est mise à opérer la notion de « valeur » entre le bien et le mal, l'élévation et la chute, l'ange et le démon, la chose a convoiter et celle à rejeter, les gens bien et la crapule, les élus et les damnés.

Dans le cas de mon innocent réchaud à thé, la roue de vélo est un déchet, une ordure. Elle fait horreur au cycliste, tant elle est déchéante. Tordue, rouillée, cassée, corrompue, elle a été rattrapée par l'entropie, elle a succombé aux forces du chaos qui habitent la matière, et ne peut plus remplir le dessein de son créateur. Elle a trahi les espérances que l'on avait placées en elle, mais c'était prévisible, étant donnée sa nature limitée par la matérialité. Elle ne tourne plus rond et devient une insulte à l'harmonie de l'univers. Elle doit débarrasser le plancher, payer sa défection par un exil définitif et si possible l'anéantissement. Elle encombre l'espace où tout doit « rouler ». Elle dérange l'ordre et la propreté d'un monde où tout doit avoir une fonction, tout doit s'inscrire dans un complexe utilitaire, seul à la mesure d'un dessein intelligent. Le déchet est ce qui dérange, encombre et fait horreur : il doit disparaître. Il doit sortir du ressort des gens bien, sains, propres, intelligents, organisés, ordonnés, utiles, en phase avec l'harmonie du monde. Ce n'est plus leur problème. Définitivement perdu pour le salut, damné, le déchet doit être livré aux forces infernales elles-mêmes irrécupérables et qui oeuvrent au désordre et à la destruction.

Le tableau est grandiose, dantesque, boschéen, d'une formidable intensité dramatique : l'affrontement et la dialectique entre les forces du bien et les ruses du mal (les « héros du bien » contre les « génies du mal », comme les désignait un dessin animé américain qui a captivé mon enfance que d'aucuns reconnaîtront peut-être - pourquoi le bien dispose-t-il de héros et le mal, de génies ; pourquoi les héros sont-ils valeureux et les génies, malins ?, je me le suis toujours demandé.) Seulement voilà : notre sympathique réchaud transcende cette belle partition de l'univers. Dans les mains d'un lointain bricoleur burkinabais ou de notre ami Simon, la créature déchue excite le génie créateur pour renaître à une nouvelle vie, transfigurée. Portant encore à même ses formes la marque pas du tout dérangeante et même sympathique de son existence passée, elle s'inscrit à présent dans un nouveau complexe de relations, pas nécessairement ni unanimement « utilitaires », mais en tout cas pénétré d'inventivité.

J'ai toujours été passionné par les déchets. Loin de les trouver rebutants, j'y ai toujours rencontré, comme de nombreux enfants, l'occasion de créer des complexes de jeu à la mesure de mon imagination. Vite lassé des figurines en plastique de grande valeur marchande et incarnant les héros et génies du dessin animé susdit que je faisais acheter à mes parents, je passais des heures à confectionner toutes sortes de machines et d'édifices au moyen de caisses en carton, bouteilles en plastiques, bouts de bois, chutes de papier. Le fait qu'ils ne soient convoités par personne (contrairement aux figurines), m'ouvrait à la fondamentale _disponibilité_des détritus. Leur gratuité aussi, étrangement, me les rendait sympathiques. Je dis « étrangement », parce que d'habitude, la valeur accordée à un objet est proportionnelle à son prix. Je ne sais pas pourquoi, j'ai, adolescent, considéré qu'on ne méritait pas quelque chose que l'on payait avec de l'argent, et que le gratuit avait infiniment plus de saveur. Y a-t-il un psy dans la salle ?

Mon attrait pour les ordures n'a pas faibli. Actuellement, je m'enorgueillis encore de m'équiper avec de la récupération, j'accueille l'installation d'un conteneur comme l'ouverture d'un centre commercial et lors des « grandes poubelles » que j'attends comme d'autres les soldes, je pars faire mon shopping, tout excité. Je visite régulièrement le manège proche de mon domicile pour y quérir du fumier frais de cheval pour mon potager, fumier qui pour moi a de l'or plus que la couleur. Je m'entête sans doute stupidement à solliciter de la part des autres habitants de mon immeuble une contribution à mon compost de déchets ménagers. Ma dernière trouvaille dont je ne suis pas peu fier : la confection, au moyen de matériel de récupération, de « toilettes sèches », soit un WC intégré qui produira, selon mes espérances, et ce sans utilisation d'eau ni évacuation à l'égout, un matériau riche et compostable à partir de mes propres excréments et de copeaux de bois ramassés en forêt. Ce doit être compulsif... Ma compagne kote dans un petit appartement au troisième étage, sans jardin et dans une autre ville. Je n'ai pu m'empêcher de nous lancer le défi de réaliser avec ses déchets ménagers un compost d'appartement dans un box en plastique, sans odeurs ni mouches. Après deux mois, l'expérience semble concluante.

Lorsque j'ai démarré mon potager, il y a quelque temps, j'avais négligé l'aspect « compost et fumier », comptant sur la générosité de la terre. Mais la terre, si on ne l'alimente pas, ne produit quasi rien : je n'ai eu, la première année, que des légumes chétifs. J'avais laissé les « mauvaises herbes » de mon désherbage inaugural en suspens dans des sacs poubelles, ne sachant qu'en faire. Ils encombraient le terrain. Depuis, j'ai appris à les intégrer à un compost, que j'épands copieusement et qui me donne des légumes abondants, costauds et savoureux. Une connaissance, a qui j'avais demandé de récolter mes légumes pendant mon absence, fut séduite par la générosité du jardin et décida d'en commencer un. Elle me demanda conseil. Tirant les leçons de mes négligences et déboires passés, je lui dit que le plus important pour commencer, c'était l'établissement d'un bon compost et l'épandage de fumier. Elle renonça à son projet : pour elle, tout cela était tellement sale. Elle voulait des légumes, pas manipuler des ordures. Sur ce coup-là, j'ai sans doute manqué de tact.

Pour un peu « relever » le niveau - puisqu'on est dans une métaphysique du haut et du bas - j'ai lu récemment un livre remarquable : _La saga des ordures, du Moyen Âge à nos jours_de Catherine de Silguy (1989) (son Histoire des hommes et de leurs ordures est plus récente, mais le contenu est sensiblement le même). Je voudrais vous faire profiter maintenant des quelques réflexions que m'a inspirées cette lecture que je vous conseille par ailleurs vivement.

Tout d'abord, il ressort que le déchet est un problème avant tout urbain. A la campagne, tout ou à peu près est récupéré, sinon stocké en vue d'un usage futur. Un espace abondant, des temporalités longues et une certaine familiarité des hommes avec les processus naturels dans leur intégralité font que la notion de déchet est toute relative et transitoire, et que la poubelle n'a pas lieu d'être. Le citadin, par contre, ne sait que faire de ses détritus. Indiscipliné, irresponsable, anonyme et insignifiant dans la masse, vivant dans l'immédiat et fermé sur son cocon privé, il jette littéralement, pêle-mêle, ce dont il ne veut plus, sur l'espace public, et considère que ce n'est dès lors « plus son problème ». Le paysan se trouve à chaque point du cycle des transformations, de la production à la consommation : il est capable de donner une destination à chaque produit selon sa nature, afin d'alimenter le cycle au mieux. Le citadin n'occupe qu'une place ténue dans les processus, il ne prend guère le temps de prendre un point de vue global sur eux, il a l'impression de n'être qu'un rouage minime d'une immense machine dont le fonctionnement lui échappe, et sur lequel il n'a aucun pouvoir. Il vit dans des espaces artificiellement réduits et confinés et s'en évade par des rêves tout aussi artificiels. La proximité de tout, l'immédiateté, engendrent des rythmes de vie accélérés qui prennent des raccourcis et sautent allègrement des étapes. Vivant de la campagne par des circuits détournés, le citadin court-circuite les rythmes naturels.

La campagne alimente les villes des surplus engendrés par l'efficacité de ses techniques, et donc sa connaissance des processus naturels. La ville saute dans le train en marche de ces processus à un moment où ça l'arrange, y prend une part ténue mais intense et y engendre une production abondante de ce qu'elle considère comme déchet, faute de pouvoir lui assigner une place dans ces processus. Juste avant de ressauter hors du train, à nouveau quand cela l'arrange, la ville se retrouve avec sur les bras un bagage bien encombrant qui ne l'arrange pas du tout.

Jadis, une multitude de petits métiers s'était fait une spécialité de tirer parti de cette « boue des villes », afin d'en soutirer tout ce qui pouvait être réinséré dans le circuit. Les paysans qui venaient vendre leurs produits en ville en repartaient avec une « gadoue » qu'ils utilisaient pour amender leurs champs. Les chiffonniers et autres récupérateurs farfouillaient dans les tas d'immondices laissés sur la rue par les citadins pour en retirer des chiffons, des os, des cheveux, des restes de nourriture pour les porcs, des morceaux de verre ou de ferraille. Ces matériaux étaient ensuite triés, sériés et revendus à travers une organisation souvent complexe et très structurée. Jusqu'au milieu du XIXe siècle, dans nos pays, tout le papier était produit à partir de chiffons ainsi récupérés, pas un arbre n'était abattu à cette fin !

Le tableau semble idyllique, mais ne nous y trompons pas : la gestion des détritus c'est toujours déroulée dans la tension. Tension entre les autorités, les habitants et les récupérateurs. Les premiers tentant de lutter contre l'insécurité, l'encombrement, la saleté, les épidémies, les deuxièmes s'efforçant d' « en faire le moins possible », et les troisièmes n'ayant cure des deux autres, leur rendant bien le mépris, voire l'hostilité que ceux-là leur témoignaient.

C'est que ceux que j'ai nommés les « récupérateurs » étaient considérés comme une masse grouillante et elle-même encombrante de miséreux et autres crapules dont l'existence était aussi peu souhaitable que celle des déchets eux-mêmes, déchets grâce auxquels ils survivaient, leur nature inférieure, perverse et corrompue ne leur laissant d'autres perspectives plus nobles. Ces véritables recycleurs n'étaient guère vus comme les providentiels auxiliaires de la nature qui réinséraient habilement dans ses processus des matériaux égarés, mais comme des êtres dénaturés, irrécupérables, une pollution, une insulte aux perfections de la vie civilisée, à exclure, à faire disparaître.

Parmi ces gens qui vivaient de fait dans la misère la plus noire, toujours rebelles à toute autorité, sinon celle qu'ils instituaient eux-mêmes, il était des enfants nés dans cette misère, mais également des marginaux, des révoltés, des réfractaires idéologiques aux contraintes de la vie bourgeoise policée, dont certains étaient lettrés. Quoi qu'il en soit, cette engeance était frappée par les « gens bien » du sceau du mal, tout comme les ordures dans lesquelles elle se vautrait. Elle perturbait l'ordre du monde et entachait sa pureté morale.

Je crois que l'on commence à percevoir que le mépris des déchets va de pair avec le mépris de certaines gens, et participe d'une vision étriquée alimentée à la fois par une soumission à un ordre illusoire et une suffisance bornée. La connotation morale que prend étrangement ce qui n'est qu'un produit neutre et inévitable de processus naturels indifférents à la morale, manifeste toute une métaphysique à l'œuvre au cœur de la civilisation. Celle-ci reconfigure le monde en y établissant des hiérarchies, en distribuant des valeurs souvent arbitraires, et omet souvent de faire retour sur soi et d'interroger sa propre pertinence par rapport aux contraintes du milieu. C'est un peu comme si l'œuvre civilisatrice oubliait qu'elle s'inscrit dans un monde pré-existant, en s'en croyant la créatrice.

Car c'est au nom de la civilisation qu'à la fin du XIXe siècle, on « assainit » les grandes villes de leur racaille fouille-m... en préconisant l'usage des poubelles, en perfectionnant un service de voirie qui porta la gadoue urbaine sur des décharges bien loin des regards, et en lavant à grandes eaux l'espace pavé pour envoyer de manière indifférenciée « tout-à-l'égout ». C'est l'époque de l' « hygiénisme » qui, alarmé par l'univers des microbes révélé par Pasteur, dépassant de loin les quelques précautions et habitudes salutaires à mettre en place, en fit une réelle phobie - trop d'hygiène tue l'hygiène ! C'est également l'époque (riche en -ismes) de l' « eugénisme », soit d'une entreprise de purification de la « société » (terme mis en avant à cette même époque) de ses éléments considérés comme débiles. Aux États-Unis, notamment, on eut recours à des stérilisations en masse de gens considérés comme inférieurs, parce que ... pauvres. En fait, les « gens bien » commencèrent à paniquer face à la prolifération de masses prolétaires, suite à l'industrialisation. C'est aussi l'époque où l'on considéra comme non-scientifique, et donc ridicule, l'utilisation de gadoues et fumiers en agriculture. La chimie se targuait en effet d'avoir découvert le secret du fonctionnement de la machine-plante : celle-ci carburait tout simplement au NPK. Autrement dit : elle consommait essentiellement de l'azote, du phosphore et du potassium en diverses proportions. C'est enfin l'époque du colonialisme, soit de l'exploitation intense de ces terres lointaines, non-civilisées, qui fournissaient notamment en abondance ces éléments, ainsi que la main d'œuvre pour les extraire, éléments que des géants d'acier transportaient à toute vitesse à travers les océans par la force de la vapeur.

Cette époque fut celle d'un gigantesque orgasme machinique où la Science, l'Industrie, la Société, la Civilisation, la Nation, l'Occident se gonflèrent de suffisance avant d'éclater comme une bombe à fragmentation au cours du mouvementé XXe siècle. C'est cette histoire que nous raconte notre humble réchaud à thé. Le métal dont il est fait : il contient probablement de l'aluminium issu des anciennes colonies, extrait par qui, dans quelles conditions ? Ses éléments sont des produits de l'industrie. Quels ingénieurs les conçurent, ou conçurent les machines pour les fabriquer ? Où habitent-ils, dans des villes ou des banlieues résidentielles ? Où se situe l'usine qui les a fabriqués ? Peut-être délocalisée... ? Quels actionnaires possèdent-ils les parts de l'entreprise à laquelle appartient l'usine ? Ces fonds sont-ils liés à de l'armement, des médicaments, de l'agro-alimentaire, du nucléaire ? Quels transports tout cela a-t-il subi ? A qui le vélo était-il destiné ? A la Saint-Nicolas d'enfants sages ? A un employé « écolo » pour se rendre à son boulot ? A la promenade du dimanche ? Au transport quotidien de masses de marchandises, au Burkina-Faso ? Pourquoi le vélo a-t-il été mis au rebus ? A-t-il eu deux vies, une en Europe et une en Afrique ? Les pièces ont-elles été trouvées sur une décharge, dans la rue, volées ? Par qui ? Celui qui a vendu le réchaud original à notre ami P., qu'a-t-il fait avec cet argent ? A-t-il nourri remboursé des dettes de jeu, nourri sa famille, payé l'école de ses enfants, des soins médicaux ? A-t-il acheté des préservatifs pour se prémunir du sida ? A-t-il été racketté par une mafia ? S'est-il acheté du Coca-Cola, des cigarettes, de l'alcool, de la drogue ?... Et notre ami P., qui avait une vie bien tranquille ici, dans un pays d'abondance, pourquoi est-il parti au fin fond de l'Afrique ? Est-il allé y chercher quelque chose ? A-t-il fui quelque chose en partant ? Avec quoi est-il revenu (outre le réchaud) ? Qu'est-ce qui fait que tant de jeunes européens vivant dans l'abondance sont attirés par les pays où il y a de la misère (prix de l'abondance européenne) ? Et qu'est-ce qui pousse des jeunes européens à reproduire des réchauds à charbon alors qu'ils vivent entourés de réchauds à gaz, à électricité, à micro-ondes, etc. ? Et qu'est-ce qui me pousse à écrire là-dessus ?

Et le thé qui est préparé au moyen du réchaud, il renvoie à d'anciens liens commerciaux avec l'Orient lointain (comment a-t-il été produit lui-même, transporté, échangé ?...), il renvoie à des pratiques de palabre, de discussion, de négociation ou de vain bavardage. Ces vertus médicinales éveillent les sens, l'attention, pacifient les rapports humains. Son goût aide à apprivoiser l'amertume de la vie, à même la savourer. Il rassemble les quatre éléments traditionnels : la terre où pousse l'arbuste qui fournit le thé et l'arbre qui fournit le combustible, le feu, l'air qui active le précédent, et l'eau qui bout. Autour de lui s'agrége un rituel, des gestes répétés, parfaits, dansés, rassurants. Il met en scène le partage, l'hospitalité, la convivialité. Il marque la pause, l'oisiveté, le loisir, l'arrêt des activités utilitaires et la jouissance. Qui rassemble-t-il autour de lui ? Hommes, femmes, enfants, vieillards, étrangers, pauvres et riches, instruits et illettrés, chrétiens, musulmans et animistes, membres de telle et telle ethnie, humbles et puissants ? Fait-il des exclus ? Et il consomme et consume. Dans un pays où l'eau et l'arbre sont rares, précieux et en danger, il sacrifie l'un et l'autre sur un autel miniature. Geste absurde ou hautement signifiant ? Voilà un aperçu de ce que l'on peut lire à même la modeste structure de métal. Sans doute y verrez-vous bien d'autres choses...

Mais vous me direz que j'ai perdu mes ordures en route. Exactement ! Je les ai perdues parce que l'histoire que nous raconte le réchaud burkinabais évacue proprement la notion d'ordure, de déchet, de détritus, d'immondice. Elle la rend superflue et la vide de toute sa substance. J'espère que ressort de mes longues pérégrinations l'essence de cette notion, ou plutôt le geste qu'elle accomplit : elle tranche et exclut. Qualifier quelque chose de déchet, c'est effectuer une coupure artificielle dans la réalité, c'est interrompre fictivement les processus à l'œuvre dans l'univers, valoriser ce qui est en amont de cette césure et en disqualifier complètement l'aval. Le déchet est toujours relatif : il peut être le déchet, le résidu d'une activité, d'une phase du processus. Mais le même matériau sera en même temps matière première, ressource, richesse pour une phase suivante, pour une autre activité non moins noble. Les industriels l'ont bien compris et dans les coulisses de la production de masse, rien ne se perd, rien ne se crée... C'est ainsi qu'on en vient à nourrir des vaches avec des farines de plumes de poulets ou des huiles de vidange... Le tout est de voir quelle est la meilleure matière première à quelle activité, et de savoir si l'on désire la qualité et la durabilité ou la rentabilité financière...

Mais sur la scène de la consommation de masse, le déchet est un personnage essentiel. Vous le reconnaîtrez sans peine, c'est celui qui rampe avant de disparaître dans une trappe, l'éternel disgracié. En fait, chaque personnage est destiné tôt ou tard (en réalité de plus en plus tôt) à devenir le déchet. Le héros triomphant d'aujourd'hui sera le déchet de demain. C'est une sorte de destinée. Et le geste de jeter est un des gestes fondamentaux de la dramaturgie, pendant de celui d'acheter. Le scénario classique se présente à peu près ainsi : le héros s'échine à travailler, soit à exercer une activité souvent perçue comme absurde dans un environnement absurde, ensuite il perçoit une rémunération pour ses actes, qui lui permettra, dans un temps différent appelé _loisir_ou « temps libre » de jouir de l'abondance produite par son travail et celui de ses semblables en achetant différentes choses lui promettant béatitude. Mais celle-ci est fugitive, toujours différée car l'objet convoité se dégrade aussitôt acheté et devient vite déchet, repoussant et repoussé, afin que le processus puisse recommencer et ne s'interrompe pas.

J'irai jusqu'à suggérer qu'il s'agit là d'une véritable métaphysique, voire d'une théologie où la déchéance joue un rôle essentiel, comme dans ces récits mythiques qui fondent nos cultures (la Bible, les mythologies, les mythes platoniciens). Ne peut-on d'ailleurs y voir un héritage sécularisé de ces récits qui ont structuré pendant des millénaires nos vies, nos espoirs et nos attentes ? Cette métaphysique met en scène une bi-partition de la réalité entre l'ordre de l'esprit, du bien, de la pureté, de la perfection, et l'ordre de la matière, inférieur, corrompant, pervers. Par le geste créateur, l'esprit ou forme s'incorpore dans la matière. Mais cette incorporation correspond à une chute et la matière, orientée vers le mal, entraîne la forme incarnée à sa perte. D'où la nécessité de recommencer sans cesse le geste créateur. L'homme, participant à la fois d'esprit et de matière, doit payer par la peine de son travail sa dette de pécheur congénital. Si sa conduite est conforme à l'esprit et donc à l'ordre et à la pureté sans mélange, il se rachète de son incarnation matérielle, et acquiert donc le droit de jouir de la béatitude hors du temps, dans une autre vie. Cet homme est donc authentique dans la mesure où il s'arrache à la matière, soit dans la mesure où il repousse celle-ci. Dans cette dramaturgie, il y a donc toujours un déchet. Comme la matière suit une pente irrésistible vers le bas, en s'y attachant, on ne peut qu'être entraîné avec elle vers les enfers. En tant que telle, elle ne peut être rachetée, élevée. Seuls les êtres qui possèdent une participation à l'esprit (les hommes, depuis peu les femmes, les étrangers, les pauvres et peut-être même certains animaux) peuvent s'ils en ont la force s'arracher de la part de matière qui les constitue, par une morale exemplaire, ou par l'intervention de Dieu en Jésus-Christ, par le pardon, selon les versions. Mais tout ce qui est matière est carrément, d'emblée et définitivement, déchet.

Je suggérerai (et je ne suis pas le seul) que notre société industrielle de consommation de masse carbure à la sécularisation de ces structures d'origine théologique. En instaurant les vacances, les loisirs, les congés payés, elle exploite l'attente d'un paradis d'abondance et de félicité qui, du fait qu'il n'est jamais que terrestre et temporel, n'est jamais plein. La béatitude spirituelle qui passe par la matière ne peut satisfaire cette soif de plénitude et provoque donc un continuel rejet et un éternel recommencement du processus. L'usure des équipements de consommation - comme on peut le constater avec les GSM qui ne tiennent qu'un an ou deux, malgré notre science et notre technologie avancées - est donc une usure « métaphysique », une déchéance spirituelle immédiate, due à l'attente de plénitude que ces équipements ne peuvent satisfaire. Toute cette matière qui ne peut être que transitoire n'est destinée qu'à aller croupir en enfer.

Même chose pour les innombrables emballages qui finissent à la poubelle. Ils sont l'enveloppe corporelle qui masque, protège et annonce l'âme du produit. Sans hésitation, on les écarte et les précipite aux oubliettes pour jouir de la quintessence qu'ils abritent. Ils supportent les images, les icônes à travers lesquelles on s'élève (en les écartant) vers le divin. Jeter, tout comme acheter, fait partie du cheminement spirituel contemporain vers la divinité, dans un geste toujours renouvelé, de renouvellement, précisément. Qui n'a jamais éprouvé ce sentiment de sainteté, de sérénité intérieure que l'on éprouve lorsqu'on a fermé le sac poubelle, et qui n'est complet que lorsqu'on revient de l'avoir mis à la rue. Comme si l'on avait réussi à refermer la boîte de Pandore et à la précipiter au fond des abysses. Ce sentiment n'a d'égal que le soulagement de s'être débarrassé d'une canette encombrante dans une poubelle publique, ou encore l'euphorie qui accompagne le retour de courses, l'accueil de nouveaux paquets et leur déballage...

Dans ce scénario, le déchet est voué à la destruction et à l'oubli, déjà précipité dans la masse indifférenciée et occultée de ses semblables, à l'intérieur d'un sac en plastique bien propre, antichambre de l'enfer... allons revoir les tableaux de Jérôme Bosch. (Et si on faisait des sacs transparents pour ces déchets-là... ?) Transparents, les sacs de matériaux recyclables tiennent un discours tout autre : ils ne sont qu'un purgatoire, de même que les bulles à verre. Des catégories de pécheurs récupérables et sélectionnés y attendent une nouvelle vie. Cette matière-là, celle de ces « élus », est plus proche de l'esprit, elle lui est plastique, se prête plus facilement à sa forme que lui confère l'industrie démiurgique.

Notre réchaud, quant à lui, transcende allègrement ces catégories d'exclusion. Ses éléments n'iront pas croupir en enfer : ils suscitent la créativité et consacrent l'avènement d'une nouvelle entité, d'une nouvelle vie. Modifions l'intrigue classique : les rebuts ne sont pas perdus, il sont libres. La déchéance n'est plus une chute, c'est une libération. La matière y est rendue disponible pour entrer dans de nouvelles configurations. Le bricoleur burkinabais enrichit le travail de l'ingénieur qui a conçu le moyeu de la roue de vélo, et le travail de l'ingénieur excite l'inventivité du bricoleur. La matière n'est plus synonyme de déchéance, de corruption, de chaos, d'enlisement, elle devient le matériau de l'artisan. Elle est un corps, une substance affirmée, disponible, qui présente certains caractères que l'habile technicien va apprendre à apprécier pour éventuellement les considérer comme adaptés à ses desseins. L'artisan va promouvoir la matière comme substrat de son dispositif, lequel répond à un de ses projets. A la fois, il va soumettre cette matière à son plan, et il va lui-même se soumettre aux contraintes du matériau. Bien souvent, c'est la rencontre de la matière et de ses caractéristiques qui fait germer le projet dans le chef de l'artisan. Paradoxalement, c'est ici la matière qui est créatrice de formes, qui est « spirituelle ». S'il n'y avait pas eu la roue de vélo et les bouts de fil de fer, y aurait-il eu des réchauds à thé portatifs, et toute la vie qui s'est formée autour d'eux ?

Comme le montre Catherine de Silguy, l'art du XXe siècle a bien manifesté cette créativité et cette disponibilité de la matière, art qui s'est abondamment alimenté dans les ordures de la société industrielle. Par la récupération de ces matériaux déchus qui portent encore ostensiblement la trace de leur existence éphémère passée dans le paradis consumériste, cet art, parce qu'il est art, court-circuite la dramaturgie de la déchéance. En inscrivant dans l'espace extatique de l'œuvre ces éléments rejetés, et en célébrant leurs formes, il en fait réellement un paradis hors du temps, et les décharge de leur pesanteur morale. Les détritus fascinent les artistes, les enfants et les exclus, justement parce qu'ils n'intéressent plus personne, ils sont désormais entièrement libres, disponibles et gratuits. Ils attirent ceux qui n'adhèrent pas à la métaphysique de la déchéance et à sa logique de partition et d'exclusion, parce que leur propre exclusion les a affranchis de toute attente. Leur séjour dans les limbes crée un espace de créativité et de pénétration des processus à l'œuvre dans l'univers. Ils permettent une véritable intégration au monde par une inventivité sans frein, puisqu'ils ne sont plus convoités.

Rejetés aux marges de la civilisation industrielle, ils y rendent possible une pépinière de créativité pour de nouvelles manières de vivre. A la fois, ils parlent des rêves qui animent le monde industriel-consumériste et fournissent un matériau abondant pour construire d'autres mondes, d'autres métaphysiques, d'autres échelles de valeurs. Il est paradoxal et encourageant de constater que la société de consommation industrielle, malgré sa tendance totalisante et globalisante permette, par son reliquat, à nombre de populations de vivre à ses marges, en dehors d'elle. Mais il est une condition à cela. L'ingéniosité nécessaire pour tirer parti de ces laissés pour compte demande de sortir de la métaphysique de la déchéance. Elle renvoie à l'abandon du mépris par rapport aux récupérateurs et au récupéré. Or la récupération tourne toujours en ridicule la métaphysique de la déchéance, elle en dévoile l'artifice.

La récupération n'est pas complaisance dans la saleté. De nombreux mouvements contestataires (punks, trash, grunge) du XXe siècle ont remarquablement manifesté les travers de cette métaphysique en se mettant en scène soi-même comme déchets et en assumant ce statut. Il s'agit là de dénonciations (sans doute légitimes), pas encore d'alternatives. Ces dernières pourraient venir d'une réelle revaluation des matériaux rejetés et de leur intégration à des modes de vie réellement viables, tenant compte des acquis en connaissances, débouchant sur du durable et en phase avec les contraintes de l'environnement. Mais surtout, il importe de rompre, je crois, et en douceur, avec les partitions du passé et de s'ouvrir aux processus dans leur totalité et leur complexité.

Un des plus grands défis de notre époque, c'est de traiter avec l'enchevêtrement des rapports et des processus dans lesquels nous sommes impliqués. Nous nous sentons souvent perdus et impuissants face au complexe des relations au sein desquelles nous sommes pris. Nous nous éprouvons manquant de prise sur des systèmes extrêmement puissants et qui nous dépassent. Or les déchets, et le point de partition, de rupture qu'ils présentent, constituent, j'espère l'avoir montré, un excellent point d'entrée pour partir dans l'exploration des liens complexes qui tissent nos vies. L'achat en est un autre. Ce sont également de très bons points d'appui pour orienter autrement nos vies, pour faire preuve de créativité. En travaillant la partition, en la creusant, en la faisant varier, on ébranle tout le complexe ainsi que la logique qui préside à sa construction. En demandant à mes voisins de me garder leurs épluchures, en indiquant à mes invités la direction de mes toilettes sèches, en leur servant un plat de légumes nourris au fumier de cheval et au compost dans de la vaisselle récupérée, en partageant le thé autour d'un réchaud burkinabais, je modifie la métaphysique dans laquelle nous évoluons. Je fais sauter le verrou des portes de l'enfer et en libère les damnés.

Pour ce qui est des damnés de la terre, de ces populations ordurières, ces déchets humains et autres États-voyous, la fréquentation des détritus me permettra peut-être de mieux comprendre dans quel rapport nous existons avec eux, dans quel jeu nous jouons, et comment influer dessus. La méditation sur un tas d'ordures peut nous mener loin, dans tous les sens des termes. Les déchets font communiquer, aussi...

Et le Père Noël, dans tout cela ? Il est une figure emblématique du consumérisme - saviez-vous que c'est à cause de Coca-Cola, s'il est habillé de rouge, avant, il était en vert ! Mais surtout, il est symbole d'abondance, de prospérité, de don et de partage. Personnage ambigu, à la fois fictif et tellement réel dans ses effets, il incarne ce qu'une fiction peut porter comme puissance agissante. Il manifeste également le devoir d'offrir (et d'acheter). Il est le personnage incarnant la générosité, qui est censé combler tout le monde de présents, mais qui ne donne jamais rien, et au nom de qui tout le monde donne, souvent par obligation. Avec son air bonhomme, il est tout en image. C'est une icône. Il est également unique... et multiple, présent en même temps, et en chair et en os, dans de multiples lieux. Attaché à une période bien précise - certes la plus sombre de l'année -, il est le contraire de la générosité, qui devrait pouvoir s'exercer à tout moment. Au cœur de l'hiver, il provoque une montée de fièvre consumériste rituelle, un comble de gaspillage, et donc de détritus. Il fait briller les ordures des mille feux des papiers-cadeaux, rubans, boîtes de foie gras, décorations en plastique de bûches.

Et puis il y a la pièce de théâtre et le film, qui tournent magnifiquement en dérision la « magie » de Noël et met en scène la confrontation de « gens bien » et d'authentiques « zonards » - la « zone », hors des murs de Paris, était l'espace en principe non bâti où s'entassaient jadis les baraques insalubres des récupérateurs, « biffins » et autres chiffonniers. La comédie manifeste à merveille, et bien plus que dans son titre, le fait que ce sont ces êtres humains eux-mêmes, exclus, qui sont considérés comme déchets, ordures. N'ayant plus comme ses ancêtres, suite à l'assainissement de la ville, à tâcher d'en valoriser les déchets, Félix n'a plus qu'à prêter son corps d'ordure pour y incarner l'autre face de la consommation joyeuse : la figure fictive et rieuse de la générosité conditionnée et de l'abondance payante. Il possède toujours la hotte de ses aïeux biffins, mais plus pour l'emplir de vieux chiffons qui deviendront bientôt papier : pour transporter de trompeurs emballages vides qui n'ont de cadeaux que les couleurs et l'éclat. Il ne transporte plus des valeurs, il transporte une image. Désormais, la valeur, c'est l'image. Et finalement, c'est l'homme démembré, tué par la bêtise des gens bien que la hotte servira à transporter. Encore une fois, Félix-l'ordure se sera chargé des encombrants déchets des bienfaiteurs de l'humanité... La ville-lumière n'a pas oublié son côté obscur, et préfère en rire.

Si je me suis permis de renverser le titre de cette comédie acide mais pleine de vérité, c'est également afin de suggérer le dépassement de sa perspective somme toute triste par un renversement plus optimiste. Pour ceux qui ont le désir et la volonté de dépasser les contradictions et les malaises de notre civilisation, je voudrais indiquer une porte de sortie. Pour ceux qui risqueraient de perdre l'espoir en une vie meilleure, en une vie dans une abondance et une prospérité réelles, gratuites et partagées par tous, je voudrais montrer que le Père Noël existe bel et bien : il se trouve déjà dans les ordures. Pour peu que l'on modifie quelque peu son regard et que l'on cesse d'adhérer à la métaphysique de la déchéance, les « déchets » de la civilisation industrielle et technologique témoignent des potentialités extraordinaires du génie de celle-ci. Issus de l'ingéniosité des hommes et la suscitant par rebond, ils manifestent aux yeux de tous la possibilité d'une vie confortable et paisible garantie à tous. Sortis du circuit de la consommation, de la convoitise, du prestige des marques, etc., ces artefacts sont enfin libres, enfin ce qu'ils sont : pure disponibilité. A la fois disponibles en tant que technologie, que l'on peut choisir ou non de mettre en œuvre, de s'approprier, de modifier, et disponibles pour tous. Leur nouvelle vie qui peut commencer est enfin la vraie vie d'authentiques biens : disponibles pour ceux qui en ont besoin et support de génie humain, d'inventivité.

La vie des objets dans le circuit de la consommation, là était leur « déchéance ». La « société de consommation » a depuis huit décennies maintenant pour but avoué d'écouler commercialement le plus de biens possible, et le plus rapidement possible, afin d'assurer des « débouchés » à la sur-production d'une industrie capitaliste super efficace. A grands renforts de campagnes de propagande pudiquement appelée « publicité » ou « relations publiques », les industriels et les marchands ont fait appel, pour assurer la vente de leurs marchandises, aux structures les plus archaïques et les plus irrationnelles de l'être humain : le prestige, la convoitise, la soumission. Depuis toujours, sans doute, le pouvoir a ses signes. Dans un groupe humain où il y a des dominants et des dominés, des chefs et des soumis, ceux qui détiennent le pouvoir doivent continuellement réaffirmer leur position en offrant le spectacle de leur puissance. Pour ce faire, ils doivent dépenser, et produisent donc quantité de déchets qui faisaient jadis la joie des humbles.

Le prince se doit de vivre dans la somptuosité afin d'en imposer aux autres. Les hommes ont pris l'habitude de se ranger derrière celui qui offrait de telles démonstrations, d'accorder la dignité à ces « gens biens », ces « gentilshommes » dont la vertu (au sens guerrier ancien) se voyait. Avec la fin de l'Ancien Régime, cette tendance ne s'est guère perdue, elle a migré vers la bourgeoisie industrieuse où tant de ridicules « bourgeois-gentilshommes » dont le pouvoir économique grandissait avec la liberté tentèrent d'imiter les manières de l'ancienne aristocratie. Ce sont ces « manières du prince » que la société de consommation du XXe siècle a rendues accessibles au plus grand nombre en le dotant d'un « pouvoir d'achat », et en lui proposant des produits de prestige en grande quantité et à prix abordable. En faisant miroiter aux masses la possibilité de vivre dans la dépense comme les anciens aristocrates et en leur proposant des « marques » de prestige relativement faciles à acquérir, les spécialistes du marketing on réussi à faire sauter le verrou du bon sens qui se satisfait de répondre à ses besoins primaires, récupère, épargne, fait soi-même, et goûte les plaisirs simples et gratuits. L'attrait du sentiment de pouvoir, combiné à la sécularisation des attentes par rapport à une vie de béatitude au moyen de la technologie (voir plus haut) a eu raison de la tempérance, sagesse pratique élémentaire.

Et la combinaison a eu un effet détonnant : la dignité de « gens bien » à laquelle tout qui possédait quelque pouvoir d'achat (« salaire » issus d'un labeur quotidien mené de façon exemplaire) pouvait désormais prétendre, prit une connotation de plus en plus morale. La vie béate dans un paradis d'abondance devait en effet récompenser la conduite exemplaire du fidèle. Les signes de l'ancienne aristocratie guerrière qui discriminait sans connotation morale les faibles des forts habillaient désormais une aristocratie morale discriminant les « gens bien » des crapuleux. « Pouvoir d'achat » va avec « force de travail » et « force morale », excluant les paresseux, fainéants et autres incapables.

Le produit de consommation est donc destiné à être surtout une marque de prestige et de dignité donnant lieu à une dépense. Le déchet, lui, est le produit, la preuve de cette somptuosité. Les poubelles les plus plantureuses sont elles-mêmes une marque de prestige, et marquent le pouvoir de renouvellement constant de leur propriétaire.

Si l'on refuse de vivre selon ces structures archaïques de signes extérieurs de prestige et de dignité propres à une société guerrière, le déchet somptuaire issu de telles pratiques devient possibilité pour l'émergence d'une autre vie. Il rend disponible au partage et à l'abondance les produits du génie humain. S'offrant à tous et ayant perdu toute « image de marque », il pointe vers l'appropriation libre et non-discriminatoire des ressources, vers la satisfaction des besoins et la gratuité des moyens d'existence. Et puis surtout, il laisse aux individus qui s'en saisiront tout le loisir de lui donner la valeur qu'ils voudront, comme nous le faisons avec notre modeste réchaud qui a pour nous une valeur très grande... la valeur de la convivialité...